« Mon père ne voulait pas être un poids pour sa famille »

04.05.2026, 14:01 (GMT)

Lors de sa dernière hospitalisation, il apprend qu’il est atteint d’insuffisance rénale et qu’il devra recevoir des traitements de dialyse. « Il ne voulait pas retourner à la maison dans ces conditions-là. Mon père le nommait clairement : il ne voulait pas être un poids pour sa famille, car il savait qu’il n’aurait pas suffisamment de soins à domicile. Il voulait partir dignement. Il a demandé l’aide médicale à mourir », raconte sa fille, Nathalie Déziel.

Elle ne remet pas en cause le choix de son père, décédé en 2022. Ni la pertinence de la Loi concernant les soins de fin de vie, qui autorise le recours à l’aide médicale à mourir (AMM) au Québec. Après tout, sondage après sondage, plus de 85 % de la population se dit favorable à ce soin qui émane d’un mécanisme transpartisan souvent cité comme une grande réussite du gouvernement québécois.

« Mais en sachant qu’il n’aurait pas été un poids pour sa femme et sa fille et que les soins palliatifs auraient été plus efficaces, mon père aurait peut-être étiré pour partir doucement », affirme Mme Déziel, qui est présidente du Regroupement des aidantes et aidants naturels de Montréal.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le Dr Laurent Boisvert, président de l’Association québécoise pour le droit de mourir dans la dignité

Alors que la Loi concernant les soins de fin de vie a célébré ses dix ans en décembre, La Presse a interrogé 22 médecins, éthiciens et intervenants de la santé, dont 14 administrent eux-mêmes l’AMM. Plusieurs éprouvent un malaise devant la tangente que prend la pratique de l’AMM au Québec. D’autres, dont le président de l’Association québécoise pour le droit de mourir dans la dignité, le Dr Laurent Boisvert, sont d’un avis contraire. « Ça n’existe pas, des dérives avec l’AMM. »

Des données en hausse

Le nombre de patients qui ont recours à l’aide médicale à mourir augmente sans cesse dans la province. L’an dernier, ils ont été 6268 à recevoir ce soin, ce qui représente 7,9 % des décès recensés en 2025. En France, le Québec a été cité comme un contre-exemple dans les débats parlementaires sur le sujet, le mois dernier.

L’AMM au Québec en chiffres

  • Âge moyen du patient : 76 ans
  • Diagnostic le plus fréquent : cancer (58 % des cas)
  • Pronostic d’un an ou moins : 82 %
  • Pronostic de plus d’un an ou pas considéré en fin de vie : 7 %

Source : Rapport annuel 2024-2025 de la Commission sur les soins de fin de vie

Pour le Dr Boisvert, ce chiffre n’est « ni bon ni mauvais ». « Mais clairement, ça nous distingue », dit-il. « Il faut se questionner comme société sur pourquoi on est les champions du monde de ça », affirme quant à elle Mme Déziel.

Des patients veulent-ils y avoir recours par dépit ? Parce qu’ils n’ont pas accès à des services à domicile ou qu’ils ne veulent pas aller en CHSLD ?

« Comme soignante, je serais beaucoup plus à l’aise si on avait d’excellents soins palliatifs au Québec, d’excellents CHSLD, d’excellents soins pour nos personnes les plus vulnérables, et que l’aide médicale à mourir était un dernier recours », affirme la Dre Marie-Hélène Marchand, une médecin montréalaise en soins palliatifs qui pratique l’AMM.

« Mon problème, c’est que le système de santé ne va pas super bien », témoigne la Dre A*, une médecin en soins palliatifs de Montréal qui administre des AMM.

Si davantage de services étaient offerts aux patients, peut-être ne demanderaient-ils pas l’AMM, avance-t-elle. « C’est là qu’on entre peut-être dans le glissement. Si on ne prend pas soin de nos aînés, de nos gens avec des handicaps… Il faut qu’ils aient accès à des physiothérapeutes, des ergothérapeutes, des psychologues. Actuellement, on a des manques dans tout », dit-elle.

Traitement médiatique

L’humoriste Pierre Légaré est décédé par aide médicale à mourir en octobre 2021. Dans une pièce de théâtre qui prendra l’affiche le 8 avril, sa fille, la réalisatrice Manuelle Légaré, veut « ouvrir une conversation sur l’aide médicale à mourir et sur ceux qui restent1 ». « Avons-nous encore des remparts contre les dérives ? Je pense que non », dit-elle.

JC